lundi 15 février 2016

Les ombres innocentes, Guillaume Audru, Editions du Caïman

Massif central, été 2013. Un vieillard est retrouvé hagard sur une route de Corrèze. Il a été frappé mais refuse de dénoncer ses agresseurs. Dans une ferme du plateau de l'Aubrac, une femme âgée, pendue à un croc de boucher de sa propre ferme, est découverte par son fils. Dans une clinique psychiatrique proche de Clermont-Ferrand, une femme oubliée de tous hurle sa haine. Trois affaires sans lien apparent. 
Trois personnes dont la vie va basculer. Matthieu Géniès, journaliste dans un canard de Corrèze. Serge Limantour, gendarme revenu de tout. Jeanne Roussillon, aide-soignante qui, jour après jour, tente de comprendre le mal qui ronge sa patiente.



"Les ombres innocentes" est le deuxième roman de Guillaume Audru, toujours aux éditions du Caïman. L'auteur avait marqué les esprits avec son premier roman. Autant dire donc qu'on l'attendait au tournant. C'est chose faite avec ce thriller qui s'enracine dans les profondeurs du Massif Central.
Roman à trois voix, thriller rural, enquête policière, "les ombres innocentes", c'est peu tout ça à la fois.
Guillaume Audru reste fidèle dans sa construction à ce qui lui a permis de décrocher le prix du balai découverte en 2014. Il ne fait pas preuve d'originalité dans la structure du récit (ce n'est pas péjoratif) mais efficacement classique. La recette fonctionne toujours pour les amateurs de polars alors pourquoi s'en priver ? C'est très bien pour les lecteurs et donc pour moi-même qui ne recherche pas forcément de nouveaux artifices dans un roman.

Les personnages sont plutôt bien travaillés et en perpétuelle évolution. Cependant, j'ai éprouvé quelques difficultés à me sentir concerné par ce qui pouvait leur arriver au cours du récit. Par exemple, Matthieu Géniès le journaliste que Audru nomme le fait-diversier. Un personnage un peu perdu, qui subit la vie, sans grande ambition.

Le sergent Limantour est pour moi une déception. J'attendais beaucoup de ce personnage bien accroché à son territoire, qui doit en connaître les moindres détails, les moindres ragots. Et pourtant, il manque cruellement de crédulité. L'exemple le plus frappant est cette histoire quasiment amoureuse qu'il entretient avec le notaire. Pour ma part, je n'ai pas du tout aimé cette évocation qui me paraît complètement surréaliste. Comment un gendarme, pas tout jeune, qui n'a aucune tendance homosexuelle peut tomber amoureux du fils d'une victime ?
"Pendant qu'il fouille dans le compartiment, il aperçoit Jansac à travers le pare-brise. Beau garçon, se surprend-il à penser... Jamais il ne s'est permis de regarder un homme avec autant de compassion, autant d'envie."
Plusieurs passages de ce genre émaillent le texte et à mon avis ce n'était pas utile à la force du récit.

Je ne balaierai pas tous les personnages mais celui qui m'a agacé aussi, c'est Elie. L'ancien flic, en retraite qui veut faire des secrets. Qui veut les dévoiler mais en même temps, il ne veut rien dire. J'avoue que si au début, j'ai été intrigué par ses sous-entendus et ses mystères, j'ai vite été lassé par son style : "je sais tout mais je ne vous dirai rien, oh et puis si, je vais vous en dire un peu mais pas trop...". Dommage aussi.

Héléna Roussillon est pour moi le personnage le plus intéressant et le plus épais. L'aide-soignante qui semble dévouée corps et âmes à une seule patiente que tout le monde délaisse. La femme que tous les collègues détestent. Une bonne surprise.


Et puis, il y a l'intrigue. Les meurtres cruels qui montrent une réalité dure, aride, qui prend son terreau dans une histoire peu reluisante et peu connue. En tant qu'auteur, j'avais moi-même l'idée de travailler sur le sujet. J'attendais donc beaucoup de ce livre. Finalement, je n'ai pas été déçu même si Guillaume Audru prend son temps pour évoquer le sujet principal du livre. Il l'amène de manière subtile et intelligente. Comme je le disais au début de cette chronique, il construit à la manière d'une fourmi. Besogneux, il monte les briques une à une jusqu'au final en apothéose. Il y a un peu de Pelot chez Audru.

Ces "ombres innocentes" sont donc à découvrir ne serait-ce que par le sujet du livre qui a laissé sur le carreau de nombreux enfants déracinés, et qui a marqué l'histoire non seulement de plusieurs département mais du pays entier.
Guillaume Audru confirme qu'il est un auteur sur qui il faudra compter désormais dans le paysage du polar. Il progresse même si je regrette parfois des dialogues trop polis et trop convenus.




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